Histoires et sagas de Nimue

Merci à Tifanny Guillot pour les textes créés à l’occasion des GN.

Les Quatre Trolls et la Tapisserie de la Destiné

Quand vous entendez des craquements dans les montagnes, quand la terre gronde et que les arbres tombent, soyez prudents, car il s’agit sans doute d’un troll se dirigeant vers vous.

Ces membres du petit peuple, plus hauts que les arbres d’une forêt, plus durs que la roche et plus forts qu’une armée de hirdmen et de skjaldmö, vivent en toute discrétion dans le royaume enneigé de la géante Skadi.

De par leur discrétion aussi surprenante que leur grande taille, il est rare d’en croiser un au cours d’une vie entière. Néanmoins, ils peuvent venir à la rencontre des enfants de Midgard quand cela est nécessaire. 

Laissez-moi vous conter la légende des quatre trolls et de la tapisserie de la Destiné.

Sur l’Île de Gotland, dans le village de Visby, un groupe de femmes dont je faisais partie fut guidé par la Volva Tové et la Gydja Arvini afin d’honorer Frigg et de la remercier pour ses bienfaits. La Fileuse des Nuages, émue par notre appel, répondit de la plus sublime des manières. Elle nous apparut et, par l’intermédiaire d’une esclave, elle nous confia cette mission : 

« Femmes, écoutez-moi comme je vous ai entendues. Loki est venu il y a peu de temps. Je ne sais pas s’il est reparti. Il était femme à ce moment et a séduit un troll rôdant près de votre village. Il lui a remis un bout de tapisserie que vous devez absolument lui reprendre. La force ne vous servira à rien. Il faudra utiliser la douceur et l’art pour le séduire à votre tour. Un poème, un chant ou encore une danse parleront peut-être à son cœur. Ne lui faites aucune promesse que vous ne pourrez tenir. Mes filles, je vous bénis, partez en paix. » 

Alors que nous étions encore subjuguées par cette apparition divine, nous prîmes la décision de partir à la recherche dudit troll et du cadeau que le Calomnieur des Ases lui avait fait. 

Les hommes refusaient catégoriquement de nous laisser partir sans escorte dans les bois entourant le village. Ils jugeaient l’entreprise bien trop risquée. Je me souviens encore de Ligurd Raadgeirson m’écoutant chanter une chanson parlant d’une trollesse qui voulait épouser un homme et qui lui promettait de lui offrir un cheval gris, douze moulins à vent, une épée étincelante et une chemise de fine soie blanche. À cet instant, le brave guerrier partit à la recherche de moulins à vent dans l’espoir d’y trouver le troll caché. Nous dûmes user de beaucoup de persuasion pour le détourner de ce chemin.

Après de longues recherches, nous trouvâmes la grotte dans laquelle se cachait le troll. La créature était aussi haute qu’une montagne et aussi dure que la roche, et était recouverte de mousse verdâtre. Curieusement, le géant de pierre n’avait pas l’air agressif. Il semblait pensif et distrait, presque mélancolique et triste. On aurait dit qu’il venait de perdre son grand amour. 

Arvini s’approcha et commença à chanter une douce mélodie avant de danser avec lui. Le troll, ému par le chant de la gydja, lui permis de prendre la tapisserie qu’il conservait dans son pagne, souvenir d’une femme à la chevelure de feu qui lui avait brisé le cœur.

Ainsi, nous retrouvâmes le premier pan d’Yggdrasil annonçant la libération accidentelle de Nidhogg par les Svaers. 

 

Pendant ce temps au royaume de Norvegr, le roi Halfdan guidait son peuple dans les montagnes. Les membres de son expédition avaient affronté de nombreux obstacles. Aussi un groupe de guerriers partit à la recherche de plantes et de champignons afin de soigner leurs blessés. Marchant dans la forêt et remplissant leurs besaces des fruits de leur cueillette, ils ne pouvaient se douter des dangers qui les attendaient au détour d’un chemin. 

Ils ressentirent tout d’abord la terre trembler, puis ils entendirent les arbres craquer et un grondement terrible venant d’un bosquet voisin. Un relent fétide de chair de cadavres en décomposition frappa leur nez. Et c’est alors qu’ils le virent enfin. 

Un troll gigantesque apparut devant leurs yeux. Il était si immense qu’il était difficile d’apercevoir sa tête qui disparaissait dans les nuages. Le géant de pierre se jeta sauvagement sur les guerriers se trouvant devant lui. Peut-être n’avait-il pas apprécié d’être ainsi éveillé de sa sieste par ces fils de Heimdall. 

Skjaldmö et hirdmen attrapèrent leurs armes et fondirent comme un seul homme sur la belliqueuse créature tout en criant à la gloire des Dieux. “Pour Odin!”, pouvait-on entendre ici, “Pour Thor!”, hurlait un autre là-bas. Des coups de haches et d’épées ricochèrent contre la peau du monstre alors que nos héros l’attaquaient sans merci. 

Soudain, jaillissant de derrière les féroces combattants, le fier Trygve, conseiller du roi Halfdan, tenant à la main une lance empruntée à l’un des guerriers, se lança sur le monstre en hurlant “Pour qui vous voudrez!”, avant de s’envoler en sens inverse par delà les arbres quand il reçut un violent coup de massue de la part de la puissante bête de pierre. On ne le réveilla qu’une fois le combat achevé, de peur qu’un autre élan de courage inattendu ne le tue pour de bon. Les guerriers encerclèrent le troll et après une lutte acharnée, ils parvinrent à lui faire mordre la poussière. 

Nos braves soignaient leurs blessés, tandis que les filles de Trygve tentaient d’éveiller leur père qui s’était si inconsciemment jeté dans la bataille, et ce alors que ses compétences martiales n’allaient pas plus loin que de savoir par quel bout se tient une épée. Lorsqu’ils reprirent leur route, le conseiller du roi, qui se faisait grassement houspiller pour ses filles aimantes et inquiètes, remarqua un curieux objet traînant dans la boue sur le chemin que le troll avait suivi pour venir jusqu’à eux. “Qu’est-ce que c’est que ce torchon?” dit-il en attrapant par un coin le bout de tissus si honteusement laissé au sol.

Il s’agissait là d’un morceau de tapisserie montrant Yggdrasil et portant un message, dont ils apprirent plus tard qu’il était identique à celui que les Svaers avaient trouvé. 

Ainsi, nous retrouvâmes le second pan d’Yggdrasil prévenant de la destruction de Gleipnir et de la Libération de Fenrir par les Norvegs.

 Le royaume de la reine Asa n’était pas en reste. Alors que leurs invités n’allait pas tarder à arriver à Storholmen pour célébrer l’Althing, le peuple Dane dû faire face à de nombreux déboires. Des guerres intestines le meurtrissaient et les menaces saxonnes et franques planaient au dessus de leurs têtes. 

Cependant, au milieu des affres de la politique et des choix commerciaux, les dieux envoyèrent un messager des plus insolites dans le village. 

Un troll particulièrement sympathique arriva tranquillement à Storholmen. Le géant de pierre ne semblait pas le moins du monde agressif ou violent. Bien au contraire, il voulait simplement discuter avec les hommes rassemblés là, et il s’adressa à la foule avec  gentillesse et douceur. 

Malgré l’air débonnaire de cet être mystique, sa présence parmi eux eu raison du courage de bon nombre des hommes et des femmes présents au milieu du village. Les quelques guerriers présents en cet instant souhaitaient prendre les armes contre la créature pacifique descendue des montagnes. Fort heureusement, les volva et godi prirent le parti de l’écouter. Voici ce qu’il leur dit : 

“Ecoutez-moi ! Moi pas méchant, moi vouloir aider vous. Mais frère à moi dangereux, agressif et violent. Il est borgne, et il attaquera vous. Moi avoir objet offert par femme aux cheveux de feu, ou peut-être homme, troll sait pas trop. Moi peut donner à vous si vous bien répondre à énigme. Vous d’accord?” 

Les personnes rassemblées acceptèrent le défi du gentil troll : 

“Un chamois va boire à la rivière. En chemin, il rencontre sept cerfs. Sur le bois droit de chacun, il y a un faucon. Perché sur le bois gauche, un hérisson. Sur leur dos, il y a un renard et accrochée à leurs queue, une musaraigne. Combien d’animaux vont boire à la rivière?”

En très peu de temps la réponse fut trouvée. Je vous laisse y réfléchir et vous viendrez me la souffler au creux de l’oreille avant que je ne parte. Le troll donna alors une tapisserie à celui qui avait donné la bonne réponse, prouvant ainsi que les créatures les plus effrayantes ne sont pas toujours les plus dangereuses. Ce brave troll ne demandait qu’à nous aider et nous mettre en garde contre le danger bien plus important qu’était son frère. 

Ainsi, nous retrouvâmes le troisième pan d’Yggdrasil prophétisant l’ouverture des portes de Helheim par les Danes et la venue des morts sur Midgard.

 

Trois trolls me direz-vous, cette skald doit avoir perdu la tête, ou abusé de l’hydromel servi au repas, ou les deux. Et pourtant, les témoins des événements que je vous ai conté ce soir sont unanimes, qu’ils soient Svaers, Norvegs ou Danes. Je fais moi-même parti de ceux qui ont vu les géants de pierre qui nous permirent de mettre la main sur les trois portions de la tapisserie prophétique annonçant les prémices de Ragnarök. 

Car, voyez-vous, chacune des parties de la tapisserie portait deux éléments : d’un côté, on pouvait voir un dessin représentant une partie d’Yggdrasil près de laquelle se trouvait une image de Nidhogg, de Fenrir ou de Hel, et de l’autre, il semble qu’un texte était écrit et qu’il prédisait les actions que nos peuples commettraient  au moment où ils ont rencontré les trolls. 

Aussi fou que cela puisse paraître, alors que l’Althing allait débuter, nous comprîmes tous que nous avions été prévenus de la même manière que le Crépuscule des Dieux était à nos portes, que nous en étions partiellement responsables et que nous devions le retarder à tout prix. Et pour cela, il fallait que nous mettions en commun les découvertes que chaque nation avait fait jusque là. 

Malheureusement, alors que l’on tenta d’assembler ladite tapisserie afin d’en comprendre l’intégralité du message, les porteurs de ces objets comprirent qu’il était incomplet. Il manquait un quatrième morceau. À ce moment-là, les Danes informèrent leurs invités de la présence d’un autre troll aux abords de Storholmen. Ils nous contèrent le message de mise en garde que le gentil troll énigmatique leur avait fait en leur remettant l’objet. Ils nous parlèrent de l’agressivité, de la brutalité et de la violence du troll borgne rôdant dans les bois. 

Les guerriers voulurent partir à la recherche de cette bête féroce au plus vite, mais ils furent retardés par des préoccupations d’ordre politiques et commerciales. Il fallut attendre qu’une Valkyrie vienne chercher des braves au petit matin pour que la chasse au troll commençât. 

Un groupe éclectique de héros se mit en route pour la forêt. Il était composé, pour les Svaers de l’Ours d’Uppsala, Gunnar Bergson, de l’Élu de Thor, Geir Colborson, de Ligurd Raadgeirson, le représentant de Visby, et de son neveu Hrapp Leidson ; pour les Norvegs, se joignirent à l’expédition les sœur Trygvedottir Freyvar et Alrun ; enfin, pour les fiers Danes, de braves combattants du clan Wulfing de Skara, menés par Vilma et Aslak, se jetèrent à corps perdu dans la quête. 

Bon nombre d’épreuves attendaient les héros sur le chemin les menant à la tanière du géant de pierre, et la Valkyrie ne leur laissa aucun répit en route. Après avoir écrasé un groupe de bandits traînants sur le sentier, puis s’être entraînés avec la Chevaucheuse de Loups, nos combattants entendirent un grondement sourd venir du bois. Le cœur serré par la peur, nos braves hirdmen et skjaldmö furent enhardis par les paroles de leur guide divin. C’est alors que le monstre arriva.

Le troll gigantesque les surplomba. Il était trois fois plus haut et quatre fois plus large que ce géant de godi du clan Wulfing, Osvif Haukson. Le corps de la créature était fait de pierre, et était recouvert d’une mousse verdâtre sur laquelle poussaient des champignons au pied blanc et au chapeau violet. Il portait un bandeau sur l’œil droit, ce qui permit à nos guerriers de savoir que la bête qui se tenait devant eux était bien celle qu’ils recherchaient. 

N’écoutant que leur courage, les fiers combattants, guidés par l’Ours d’Uppsala, se jetèrent sur le monstre de pierre. Cependant, d’un puissant coup de masse, la bête fit voler un à un nos valeureux défenseurs, qui se relevaient et repartaient au combat sans sourciller. Il fallait à tout prix mettre à terre la créature, et lui prendre la tapisserie cadeau de Loki qu’elle cachait. 

On ne peut imaginer combat plus ardu que celui que des hommes peuvent mener contre un troll. Et pourtant, nos héros n’étaient pas au bout de leurs peines. Tandis qu’ils tentaient d’abattre le troll borgne, ils furent lâchement attaqués par surprise par une horde de bandits menés par une furie portant un chaperon rouge qui hurlait sur nos braves Wulfings. Les versions au sujet des hurlements de la femme en rouge divergent. Certains disent qu’elle voulait ici venger la mort de son frère tué par les Wulfings, d’autres affirment qu’elle voulait récupérer ses pots de confiture. On ne sait pas quelle version est la bonne, je vous laisse imaginer celle qui bon vous plaira. En tout cas, ce que je sais, c’est que si frère mort elle avait, elle s’en est allé le rejoindre, et nos braves purent se concentrer de nouveau sur le fruit de leur quête. 

La bataille contre le géant de pierre borgne faisait rage. Les guerriers l’encerclèrent et l’assaillir de tous côtés. Le fier Aslak et son épouse Vilma faisaient sans cesse front face à la bête monstrueuse. Hrapp s’approcha de la créature, mais il fut attaqué le premier d’un grand coup de hache à la tête. Les dieux furent cléments avec lui, car son heure n’était pas encore venue, et seule sa barbe lui fut arrachée dans le combat. 

Hirdmen ou skjaldmö, Svaers, Norvegs ou Danes, tous s’unir afin d’abattre le troll borgne. Alors que le monstre féroce s’écroula raide mort, on pu sentir les os d’Ymir trembler et ses cheveux frissonner.

Les combattants emportèrent avec eux les effets du troll, sa hache ornera pour toujours les murs de la Maison Longue de Skara. Nos braves emportèrent également la tête du monstre et la déposèrent aux pieds de la reine Asa et du roi Halfdan. Je me souviendrai toujours de ces fiers guerriers fourbus, grièvement blessés, aux portes de la mort pour certains, mais victorieux, venant apporter leurs trophées au village. Je revois clairement l’Élu de Thor, marchant la tête haute, portant la gigantesque massue du troll dans ses mains pour la déposer aux pieds de son jarl, avant de s’écrouler sous le poids de ses blessures, sa mission accomplie. Le grand Gunnar prit avec lui le quatrième morceau de la tapisserie afin de le remettre à Tové une fois de retour au village. 

Ainsi, nous retrouvâmes l’ultime pan d’Yggdrasil qui nous permettrait de savoir comment empêcher Ragnarök en unissant nos trois nations.

 

Mais ceci, mes amis, c’est une autre histoire. 

Reforgeons Gleipnir, par Nimue

Il y a fort longtemps, avant que je ne devienne Nimue, j’étais Ana, une jeune skald parmi tant d’autres. Je parcourais nos terres racontant les légendes que je connaissais à qui voulait les entendre, relayant les messages des jarls et les nouvelles du nord. A cette époque, je n’aspirais qu’à peu de choses : parcourir le monde en répandant mes histoires, voyager sur les mers, profiter de tout ce que je chérissais avant qu’il ne soit trop tard et rendre le savoir des skalds immortel.

C’est alors que je cherchais un moyen de parvenir à mes fins que je rencontrai l’homme qui changea ma vie. Vous connaissez tous son nom. Il est plus légendaire encore que les histoires qu’il contait. Certains allaient même jusqu’à dire qu’il était immortel. Je parle bien entendu du grand Starkald. Et, il y a de nombreuses années, j’eus la chance de devenir son apprentie, puis de prendre sa place lorsque son heure fut venue. Il vint à moi à l’instant où j’avais le plus besoin de lui, me contant des légendes que j’ignorais encore, et me permettant d’être l’auteur de ma propre saga. Mais ce n’est pas là le sujet de cette histoire. Du moins pas totalement. Aujourd’hui, ce que je vais vous raconter est bien plus important. Etes-vous prêts? Dans ce cas suivez-moi au cœur de la légende. 

Rendons-nous quatre ans après la célèbre bataille de Bravellir. À cette époque, les grands dirigeants des Svaers, des Norvegs et des Danes décidèrent de tenir un Althing afin de choisir quel chemin nos nations devaient prendre. Cependant, alors que les rassemblements avaient lieu, de nombreuses manifestations des Ases pleuvaient sur nous. Au Gotland, là où les Svaers se retrouvèrent afin de rejoindre le Danemark, les hommes par mégarde libérèrent le serpent Nidhogg qui était prisonnier des racines d’Yggdrasil, et lâchèrent une horde de serpents sur le village de Visby. À Storholmen, lieu du Althing, les portes de Helheim étaient demeurées si longtemps ouvertes que les morts purent à nouveau fouler Midgard. Et dans les montagnes de Norvegr, le meurtre inqualifiable de celle qu’on nomma la Sorcière Rouge avait permis à Fenrir de rompre Gleipnir et de s’enfuir.

Ainsi, chacun des peuples scandinaves avait à son tour brisé l’un des sceaux qui auraient pu conduire à un déclenchement prématuré du Ragnarök. Heureusement pour nous, nous étions parvenus à mettre la main sur une tapisserie prophétique, divisée en quatre morceaux et distribuée habilement par Loki en personne à quatre trolls. L’objet cadeau du fils de Laufey était annonciateur du Crépuscule des Dieux, et contenait également la solution pour le retarder. Pour ceci, nous devions réaliser trois tâches ardues et qui demanderaient d’immenses sacrifices à ceux qui les allaient les accomplir : verrouiller les portes de Helheim, entraver de nouveau Nidhogg dans les racines d’Yggdrasil et reforger la chaîne qui allait permettre d’emprisonner Fenrir. 

C’est de cette dernière épreuve que parle plus particulièrement mon récit ce soir. Une tâche pour ainsi dire impossible à réaliser, me direz-vous, même pour ceux qui en connaissent les ingrédients précis. Laissez-moi donc vous raconter comment nous entreprîmes la chose. Starkald est venu me voir pendant le Althing afin de me proposer un défi à la hauteur des plus grands skalds, et qui requérait de toute urgence notre attention. Il me demanda d’analyser avec lui les vers de nos légendes qui parlent de la fabrication de Gleipnir à Svartalfheim. D’après les sagas, le lien mystique fabriqué par les Elfes Noirs était composé des six ingrédients suivants : le bruit des pas d’un chat, la barbe des femmes, les racines d’une montagne, les tendons des ours, le souffle des poissons et la salive des oiseaux. Ce sont là des composants bien insolites, et vous vous demandez sûrement comment ils pourraient servir à la fabrication d’une chaîne. De plus, certains n’ont aucune existence physique, alors comment pourraient-ils réussir à garder entraver l’un des enfants de Loki et de la géante Angrboda. Eh bien, je vous répondrai simplement que nul n’est besoin de voir pour regarder, d’entendre pour écouter, ou de toucher pour ressentir. Aussi, il faut apprendre à observer au delà de la simple apparence d’un objet pour comprendre sa puissance. Par ailleurs, certaines personnes sur cette terre connaissent le langage des dieux et ont la capacité de comprendre mieux que quiconque les messages qu’ils nous envoient. Ces hommes et ces femmes se nomment skalds, ceux qui ont appris à boire le sang de Kvasir.

Ainsi, par cet après-midi ensoleillé, Starkald et moi avons décortiqué avec attention le message divin. Ce n’est qu’après moult réflexions, pendant lesquelles nous sommes arrivés aux conclusions les plus saugrenues, que nous partîmes à la recherche des objets que nous avions sélectionnés. Je ne vous cache pas que certaines de nos idées étaient particulièrement étranges au départ. Par exemple, pour la salive des oiseaux, nous avions songé à demander à la volva Myst, qui avait un lien fort avec ces animaux, de nous donner un peu de sa salive dans laquelle nous tremperions les autres ingrédients; ou encore, pour les tendons d’ours, nous nous sommes dit que nous n’allions quand même pas trancher la patte d’un véritable ours, ou pire encore, celle d’un berserk, car l’entreprise aurait été beaucoup trop barbare et dangereuse. Cependant, nous parvînmes tout de même à trouver des ingrédients satisfaisant à nos yeux pour le rituel.

Nos trouvailles en poche, nous rejoignîmes la volva Rikke qui préparait le rituel. C’est à ce moment là que nous vîmes qu’un deuxième groupe mené par Snorri Hannesson, un sage parmi les sages et qui buvait lui aussi de la boisson des nains. Le deuxième groupe avait également réuni des ingrédients, certains identiques aux nôtres, d’autres différents. Je vous épargnerai la longue discussion qui suivit et pendant laquelle un long débat s’est fait afin de choisir tel ou tel ingrédient particulier. Je vous dirai simplement que nous nous entendîmes sur le fait qu’il est bien plus aisé de tisser une corde avec une chaîne en or plutôt qu’avec un pied de troll de pierre fraîchement coupé. 

Après avoir fait nos choix, la volva effectua le rituel de fabrication de Gleipnir : tout d’abord, Arvini, gydja de Freya au Temple d’or d’Uppsala, se mit à danser autour de Rikke qui chantait pour appeler la magie des Ases, puis celle-ci tressa ensemble un fil de laine, une chaîne d’or fin et une corde de lyre. Ensuite, Clovis Eysteinson, le frère longtemps perdu de la reine Asa, celui qui fut élevé par des chrétiens et ramené par les dieux auprès des siens, souffla sur la tresse que la volva lui présenta. Enfin, Rikke enroula la tresse autour d’une pelote de réjection de chouette. Soudainement, une lumière aveuglante illumina la masse que la Sorcière de la Destiné tenait entre ses mains, puis cette masse s’éleva dans les airs. La pelote s’allongea, s’étira et s’affina encore et encore, jusqu’à former une corde dorée de l’épaisseur d’un cheveux. Elle était aussi lisse et souple qu’un ruban de soie, mais si solide que même si Thor et Odin tiraient chacun à une extrémité, elle ne se déchirerait pas. Gleipnir était reforgé.

Cependant, le travail n’était pas encore terminé. Car maintenant que nous avions le lien, il nous fallait retrouver Fenrir pour l’entraver de nouveau. La reine Alfhild, l’épouse du roi Sigurd Hring de Suède, demanda à ce qu’un groupe de non-combattants soit formé afin de l’accompagner dans la tanière du Cheval de la Trollesse. Elle demanda également que quelques guerriers les accompagnent sur le trajet, mais ils devaient rester à l’écart pendant que la progéniture de Loki se faisait attacher. Nous attendîmes longtemps que les valeureux partis chercher le loup reviennent de leur aventure. Je ne faisais pas parti des heureux élus, mais j’ai pu voir leur retour à Storholmen. Ils revinrent tous en vie, triomphants, mais affaiblis. Ceux qui avaient approché Fenrir et lui avaient passé le lien autour des pattes étaient revenus la main gauche sectionnée jusqu’à l’articulation du loup. Comme Tyr bien avant eux, ils avaient fait ce sacrifice afin d’amadouer la bête et de l’attacher solidement.

C’est ainsi que le puissant Fenrir, se laissant berné une fois de plus par la douceur et la gentillesse, fut emprisonné de nouveau. 

 

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